Les contes de fées selon Jacob et Wilhem Grimm :

Extrait de la préface des Contes d’enfants et du foyer, première édition, 1812.

[...] Au début nous avons cru que, dans ce domaine aussi, bien des choses avaient disparu et que seuls demeuraient les contes dont nous-mêmes avions connaissance et que d’autres narraient avec des variantes comme il arrive toujours. Mais, attentifs à tout ce qui subsiste vraiment de la poésie, nous avons aussi désiré connaître ces variantes, et alors un grand nombre de nouveaux contes sont apparus. Et bien que nous ne puissions beaucoup élargir nos investigations, notre collecte s’accrut d’année en année au point que, six ans s’étant écoulés, elle nous apparaît riche. Ce faisant, nous avons conscience que bien des choses nous manquent sans doute, en même temps que nous réjouit la pensée de posséder la plupart des contes et les meilleurs. À de rares exceptions près, ils ont été presque tous recueillis dans la province de Hesse et la région du Main et du Kinzig dans le comté de Hanau dont nous sommes originaires ; et parce que nous les avons recueillis de vive voix, un souvenir agréable s’attache à chacun. [...]
Peut-être était-il justement temps de fixer ces contes, puisque ceux qui doivent les préserver deviennent de plus en plus rares (en vérité, ceux qui les savent en savent aussi beaucoup, parce que les hommes meurent aux contes, mais non les contes aux hommes), car la coutume de conter ne cesse de décliner, de même que tous les recoins secrets des maisons et des jardins font place à une splendeur vide, ressemblant au sourire avec lequel on parle d’eux qui paraît distingué et néanmoins coûte si peu. Là où ils existent encore, ils subsistent de telle manière qu’on ne se demande pas s’ils sont bons ou mauvais, poétiques ou insipides, on les connaît et on les aime parce qu’on les a reçus tels quels ; et on s’en réjouit sans en chercher la raison, si belle est la coutume, car cette poésie partage avec tout ce qui est impérissable le fait qu’on éprouve de l’inclination pour elle, qu’on le veuille ou non. Du reste on remarque aisément qu’elle s’est maintenue seulement là où existe une vive sensibilité à la poésie ou une imagination que n’ont pas encore éteinte les perversions de la vie. En ce sens, nous ne voulons pas faire ici l’éloge des contes ou les défendre contre une opinion adverse : leur seule existence suffit à les protéger. [...]
Parce que cette poésie est si proche de la vie primitive, la plus simple, elle s’est diffusée de manière universelle ; car il n’est guère de peuple qui en soit totalement démuni. Même les nègres d’Afrique occidentale amusent leurs enfants par ces histoires, et Strabon le dit expressément des Grecs. (On trouvera ce témoignage à la fin, à côté d’autres qui prouvent à quel point ceux qui savent la valeur d’une telle voix parlant immédiatement au cœur ont estimé de tels contes).
On explique de même une autre circonstance, très remarquable, à savoir la grande diffusion des contes allemands. En cela ils n’égalent pas seulement les épopées de Siegfried le tueur de dragons, mais ils les surpassent même, car nous les trouvons diffusés, exactement identiques, à travers toute l’Europe, de sorte que se révèle par leur entremise une parenté des peuples les plus nobles. Du Nord nous ne connaissons que les Kämpe-Viser danois qui renferment bien des récits analogues, quoique sous forme de chants qui ne conviennent plus tout à fait à des enfants parce qu’il faut les chanter – mais il est tout aussi difficile d’indiquer la frontière qui les sépare que celle de la légende, plus sérieuse, historique, et il existe de toute façon de nombreux points communs. L’Angleterre possède la collection Tabart qui n’est pas très fournie, mais quelle richesse de contes oraux doit exister encore au Pays de Galles, en Écosse et en Irlande ; le premier nommé possède dans son Mabinogion (à présent imprimé) à lui seul un vrai trésor. De même, la Norvège, la Suède et le Danemark sont restés riches, les pays méridionaux peut-être moins ; de l’Espagne nous ne savons rien, mais un passage de Cervantès ne laisse aucun doute qu’on y possédait et racontait des contes.
La France en possède certainement beaucoup plus que ceux qu’a communiqués Charles Perrault, qui seul les a encore traités en contes pour enfants (à la différence de ses imitateurs moins bons, les Aulnoy, Murat) ; il n’en donne que neuf, à vrai dire les plus connus qui sont aussi parmi les plus beaux. Son mérite réside en ce qu’il n’a rien ajouté et, mis à part quelques détails, a laissé les choses telles quelles ; sa façon de conter n’appelle que l’éloge, étant aussi simple que possible. En soi, rien n’est plus difficile à la langue française que d’être naïve et directe, c’est-à-dire en vérité que de prétendre raconter des contes pour enfants. Dans sa formation actuelle, cette langue se prête comme d’elle-même à des tournures épigrammatiques et à des dialogues finement ciselés (il n’est que de voir le dialogue entre Riquet à la houppe et la sotte princesse, ainsi que la fin du Petit Poucet). L’analyse qui sert d’introduction à une des éditions voit en Perrault le premier inventeur de ses contes et c’est lui (né en 1628, mort en 1703) qui les a le premier diffusés dans le peuple ; à propos du Petit Poucet on affirme même une imitation voulue d’Homère, visant à faire comprendre aux enfants le sort malheureux d’Ulysse chez Polyphème ; Johanneau en a une vision plus juste.
Les plus riches de tous sont les anciens recueils italiens, d’abord dans Les Nuits de Straparola, contenant mainte bonne chose, ensuite et tout particulièrement dans le Pentamerone de Basile, livre aussi connu et aimé en Italie qu’il est rare et inconnu en Allemagne, écrit en dialecte napolitain et excellent à tous points de vue. Le contenu est presque sans lacunes ni ajouts inappropriés, le style regorge de tournures et de proverbes. [...]

Nous nous sommes efforcés de saisir ces contes dans toute leur pureté, là où c’était possible ; dans plusieurs d’entre eux, on trouvera parfois la narration interrompue par des rimes et des vers qui parfois même présentent des allitérations en allemand, mais ne sont jamais chantés quand on les raconte, et ce sont précisément les plus anciens et les meilleurs. Nous aurions crainte d’ajouter, à ces légendes si riches par elles-mêmes, leurs propres analogies ou réminiscences, car il est impossible de les inventer. Dans ce sens, il n’existe encore aucun recueil en Allemagne ; on a presque toujours utilisé les contes comme matière pour en faire des histoires plus vastes qui, arbitrairement élargies, modifiées, et quelle que fût leur valeur, ont arraché aux mains des enfants ce qui leur appartenait sans rien leur donner en échange. Même celui qui pensait à eux ne pouvait pourtant s’empêcher d’y mêler des tournures empruntées à la poésie du temps ; presque toujours, celui qui les recueillait manquait de rigueur et quelques contes, recueillis par hasard, ont été aussitôt communiqués. Si nous avions eu la chance de pouvoir les raconter dans un dialecte déterminé, ils y auraient beaucoup gagné, à n’en pas douter. C’est un cas où toute la culture acquise, toute la finesse et tout l’art de la langue sont détruits, et où l’on sent qu’une langue écrite épurée, si adroite soit-elle par ailleurs, est devenue plus claire et plus transparente, mais aussi moins savoureuse, et n’épouse plus aussi étroitement le noyau.



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